Article originellement paru dans le journal Iskra, l’ancien organe central du PCR-Canada.
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Les récents évènements entourant le Parti Libéral du Canada (PLC) et SNC-Lavalin ont une fois de plus démontré le caractère pourrissant des institutions démocratiques bourgeoises, lesquelles ne jouent plus aucun rôle progressiste dans l’histoire, et ce, depuis bien longtemps.

En effet, au Canada, le parlement et le conseil des ministres ne sont rien de plus qu’un conseil d’administration du capitalisme, au sein duquel les responsables doivent à tout prix défendre les intérêts de la grande bourgeoisie. En fait, les intérêts fondamentaux de l’État capitaliste et des grandes entreprises monopolistes canadiennes sont presque entièrement fusionnés les uns avec les autres, les rendant quasiment indissociables. Cette fusion d’intérêts entre l’État capitaliste et le capital monopoliste détermine elle-même, sans ambiguïtés, les responsabilités et les mandats confiés aux différents politiciens bourgeois, avec le premier ministre qui, en tête de file, se doit de les défendre coûte que coûte.

Ainsi, lorsque le monstre de l’ingénierie SNC-Lavalin a été accusé de crimes à l’étranger tels que la fixation des prix, le trucage d’offres, la corruption et le fait d’avoir mené des affaires avec des membres faisant partie de la liste noire de l’OTAN (la construction d’une prison en Libye), il est on ne peut plus normal que les appareils politiques de l’État bourgeois canadien lui aient créé une porte de sortie dans le code criminel sous la forme de « l’accord de réparation ». Si elle en venait à être condamnée, l’entreprise SNC-Lavalin serait sujette à de sérieuses entraves économiques et à de graves pénalités, ne pouvant plus soumissionner pendant dix ans pour les contrats publics canadiens et pour ceux de la Banque Mondiale. La défense de ces contrats publics au Canada représente en quelque sorte l’alliance naturelle entre l’État et SNC-Lavalin, poussant chacun des deux joueurs vers le même objectif consistant à les sauvegarder et à les pérenniser. Aussi, la concurrence impérialiste internationale exercée par les autres grandes firmes met de la pression sur le gouvernement canadien, qui ne peut accepter que ses capitalistes soient les seuls à être mis au banc des accusés pendant que les firmes d’ingénierie de ses concurrents s’en mettent plein les poches. Ajoutant de l’huile sur le feu, SNC-Lavalin a menacé de déplacer son siège social – et par conséquent ses capitaux, ses taxes et ses impôts – à l’extérieur du pays advenant une issue défavorable, renforçant ainsi encore plus la nécessité pour l’État bourgeois de trouver une solution servant les intérêts de l’entreprise.

Derrière la modification du code criminel et la tempête dans un verre d’eau qui a suivi, au sein du cabinet ministériel et du Parlement canadien, lorsque le gouvernement a voulu mettre en application l’accord de réparation, se trouve un fait bien important propre au fonctionnement du capitalisme, en particulier au stade auquel celui-ci est parvenu au Canada. En fait, on redécouvre avec ces événements une loi économique bien simple mais fondamentale pour comprendre l’impérialisme canadien, soit que les intérêts du capital monopoliste s’étant construit au cours du 19e et du 20e siècle et les intérêts de l’État bourgeois convergent vers ce que Lénine appelait à son époque le capitalisme monopoliste d’État. Ce-dernier est la forme historique que prend le capitalisme lorsqu’il n’a plus aucun rôle historique à jouer et que l’État n’a plus d’autre agenda que celui de défendre les monopoles s’étant développés à l’échelle nationale.

À l’échelle de l’histoire des révolutions prolétariennes, il s’agit ici d’un vieil acquis théorique sur le fonctionnement du capitalisme, mais qu’il est néanmoins important de redécouvrir et de propager au sein des masses à chaque fois que l’occasion s’y prête! Lorsque l’on aborde la question de l’impérialisme dans l’agitation et la propagande communistes au sein des masses, on prend souvent le mandat – nécessaire, par ailleurs – de dénoncer les crimes des impérialistes à travers le monde ou encore d’expliquer comment les contradictions entre impérialistes concurrents provoquent des guerres pour le repartage du monde. Ici, il s’agit plutôt de mettre en relief l’analyse de l’économie politique de l’impérialisme canadien, c’est-à-dire de sa base matérielle économique, analyse révélant la façon dont l’État canadien est la chasse gardée du capital financier au pays, forme la plus pourrissante et parasitaire du capital. C’est cette analyse qui permet de comprendre les lois économiques en jeu derrière la mauvaise pièce de théâtre que nous a offerte la politique bourgeoise ces dernières semaines.

Il faut comprendre SNC-Lavalin comme un cas parmi d’autres, c’est-à-dire comme l’une des firmes faisant partie du club sélect des entreprises monopolistes canadiennes, lesquelles représentent toutes ensemble le résultat du processus historique de la concentration du capital au Canada dans certains secteurs de l’économie. Cette concentration fait en sorte que le capital est maintenant parfaitement intégré à la domination des grandes banques canadiennes, toutes reliées par le capital financier et ses multiples appareils au pays.

SNC-Lavalin, enfant de la concentration du capital

Pour ceux et celles qui ne connaissent pas bien l’entreprise en question, SNC-Lavalin est une société d’ingénierie et de construction. Elle offre ce que l’on appelle du « génie-conseil », c’est-à-dire l’expertise requise pour concevoir des projets de construction complexes. Ainsi, il s’agit d’une entreprise concentrant un vaste ensemble de connaissances scientifiques et techniques. Ces connaissances sont, par exemple, nécessaires à la mise en œuvre de méga-projets d’infrastructures civiles (ponts, immeubles, barrages, etc.) ou encore à celle de petits projets de construction variés. Il s’agit d’un regroupement qui s’est spécialisé dans les projets clés en mains. L’entreprise ne réalise pas nécessairement elle-même les projets dont elle prend en charge la conception, mais elle s’occupe d’engager et de superviser les intermédiaires adéquats. SNC-Lavalin est la plus grande firme de ce genre au Canada et elle possède un poids immense à l’échelle internationale. On peut aisément la placer sur la liste des joueurs majeurs, en raison aussi bien de ses réalisations que de l’échelle de grandeur des entreprises similaires. Il y a quelques années au Québec, on avait beaucoup entendu parler de ce type d’entreprises lors de la commission Charbonneau, laquelle avait révélé l’action commune des mairies, des entreprises de construction et des firmes de génie pour former un énorme cartel parasitaire, truquant les appels d’offres en faveur de leurs regroupements de requins et grossissant les factures avec des frais fictifs.

SNC-Lavalin est l’un des « fleurons » préférés des capitalistes québécois, ayant été amplement décrite comme un étendard de l’initiative et de la détermination bourgeoises. En réalité, SNC-Lavalin est avant tout l’étendard du processus de concentration du capital au pays, et, plus particulièrement, dans le domaine de l’ingénierie. L’histoire de l’entreprise est celle de la concentration capitaliste. Tout au long du 20e siècle, étape par étape, un pas après l’autre, ce qui n’était au départ qu’un petit bureau d’ingénieurs a pris de l’expansion jusqu’à devenir le monstre tentaculaire que l’on connaît aujourd’hui. Un petit bureau de génie-conseil fondé en 1911 s’est associé à d’autres bureaux du même genre pour former SNC (un acronyme de différents noms de famille) dans les années 1930. L’entreprise a plus tard connu un boom considérable avec l’aide de l’État québécois, alors lui-même en train de se renforcer sous l’impulsion du mouvement nationaliste bourgeois. Elle s’est ainsi mise au diapason avec l’ensemble du processus de consolidation de la bourgeoisie québécoise, laquelle, pendant la deuxième moitié du 20e siècle, a réalisé de nombreux projets d’infrastructures civiles tout en mettant en place des outils d’investissement économique (Investissement Québec, Caisse de dépôt et placement du Québec). SNC-Lavalin est le produit direct de cette époque et de la consolidation du capital québécois jusqu’à son intégration à l’ensemble du capital canadien. Dans les années 1960, l’entreprise a, entre autres, obtenu le contrat du barrage hydroélectrique Manicouagan, lequel, précisons-le, est le plus grand barrage du genre dans le monde. La réalisation de ce projet spectaculaire lui a donné une publicité flamboyante à l’échelle internationale. Les contrats ont alors commencé à pleuvoir et l’entreprise a entamé son ascension vers les plus hauts sommets. Le parcours de la compagnie a semblé sans taches, jusqu’aux accusations, quelques décennies plus tard, de corruption et d’une marée d’autres crimes liés à l’impérialisme. Dans les années 1990, SNC a acheté l’entreprise Lavalin en faillite afin de s’accaparer une part encore plus grande du marché et de prétendre sans gêne au titre de monopole dans son secteur économique. Le grand conglomérat qui en a émergé (SNC-Lavalin) a ensuite suivi l’unification des capitaux québécois et canadiens en s’inscrivant à la Bourse de Toronto (laquelle a elle-même fusionné, quelques années plus tard, avec la bourse de Montréal). Aujourd’hui, le monstre SNC-Lavalin tient entre ses mains plusieurs infrastructures québécoises majeures (barrages, Parc olympique, CHUM, etc.) et représente désormais un véritable pilier du capitalisme canadien.

Cette progression économique, d’un petit bureau à une méga firme, c’est ce que nous qualifions de processus de concentration du capital. Ce processus se produit à travers une longue valse historique dans laquelle s’enchaînent des épisodes de concurrence économique, de faillites et d’absorption par les gagnants des parts de marché des perdants, jusqu’à l’émergence d’un monopole. Il s’agit du même processus qui a, par exemple, donné naissance au Québec à des compagnies comme Bombardier – celle-ci ayant fini par avaler Canadair – , ou encore comme Rio Tinto Alcan – qui, précisons-le, en plus d’être la plus grande entreprise dans son genre au pays, fait partie des trois plus grands producteurs d’aluminium au monde.

Le capital monopoliste, l’appareil financier et l’État canadien

En fait, SNC-Lavalin est un membre, parmi d’autres, du club sélect de capitalistes qui concentrent entre leurs mains la quasi-totalité des capitaux, de l’activité productrice et du reste de l’activité économique au pays. À cet effet, il existe, au Canada, un ensemble de 250 sociétés par actions inscrites à la Bourse de Toronto qui représentent 70% de la capitalisation boursière du pays. On y retrouve des géants industriels (Embridge, etc.), du commerce (Jean Coutu, IGA, Canadian Tire, Loblaws, etc.), du transport (Air Canada, etc.) ou encore des télécommunications (Rogers, BlackBerry, Québecor, Power Corporation, etc.). Parmi ces 250 sociétés, soixante concentrent encore plus de capitaux que les autres jusqu’à former un indice boursier spécifique (le TSX-60). Ce type d’indice boursier est répandu dans les autres pays impérialistes : l’échantillon indique la force économique des monopoles nationaux. La vitalité économique de cet indice boursier est ensuite examinée – avec d’autres indicateurs tels que la dette et le PIB – par les grandes agences de cotation impérialistes qui attribuent une cote de crédit aux pays et qui déterminent ainsi le risque encouru par tout crédit leur étant accordé. Autrement dit, la force des monopoles est directement liée à la force des différents pays impérialistes et à la façon dont les différents États bourgeois se considèrent et s’affrontent entre eux.

Aussi, les six plus grandes banques au pays (CIBC, RBC, BMO, TD, Banque Scotia, Banque nationale du Canada) sont elles-mêmes inscrites à la Bourse de Toronto. Elles sont d’ailleurs profondément impliquées dans la majorité des entrées en bourse au Canada. Les banques canadiennes, impliquées dès la fondation de toutes les nouvelles entreprises sur le territoire canadien, profitent de cet avantage pour renforcer leur contrôle sur le reste des secteurs de l’économie capitaliste. Il en résulte que toutes les entreprises monopolistes – qu’elles soient industrielles ou commerciales – sont interreliées par ce grand fil financier. Rappelons qu’il faut avoir rapatrié vers soi une part suffisamment grande du marché (soit au moins 10 millions en chiffre d’affaires) pour répondre aux plus bas critères d’inscription à la Bourse de Toronto (la principale bourse au pays).

Le tout compose un énorme fil pourrissant et entremêlé sur lui-même, fil reliant ensemble toutes les grandes entreprises capitalistes canadiennes, soit le centre de l’activité économique au Canada. L’action de l’État bourgeois et du gouvernement canadien va toujours dans le sens de la mise en place des mesures nécessaires à la bonne santé de ce centre de l’activité économique. La vitalité et la viabilité de l’accumulation de profits de chacune de ces entreprises – ainsi que la vitalité de l’accumulation de capital en général sur le territoire – sont elles-mêmes essentielles au bon état des finances dites publiques de l’État bourgeois. Elles ont, par exemple, un impact direct et indirect sur les budgets adoptés, en déterminant la somme d’impôts et de taxes que l’État bourgeois peut prélever, en déterminant le résultat du PIB ou encore en agissant via l’impact de l’indice boursier des principaux monopoles canadiens sur l’accélération ou le ralentissement de la dette. Ainsi, l’État canadien doit tout mettre en œuvre pour défendre ces monopoles devant la concurrence internationale, que ce soit en facilitant l’exportation de capitaux canadiens vers l’étranger ou encore en négociant des accords économiques internationaux avantageux.

C’est pour cette raison que nous affirmons que le processus de concentration du capital aboutit inévitablement à la fusion complète des intérêts de l’État bourgeois et de ceux du capital monopoliste, qui est lui-même complètement intégré à l’appareil financier du pays – c’est-à-dire la domination des banques – et qui acquiert ainsi un caractère décisif sur la vie économique du pays. La défense de SNC-Lavalin est, en ce sens, un cas bien particulier, mais néanmoins représentatif de la tendance générale, inévitable et nécessaire, pour l’État capitaliste de défendre et de pérenniser ses monopoles, et ce, autant dans la lutte des classes nationale que dans la concurrence impérialiste internationale.

La bourgeoisie trébuche sur son propre fil pourri

Ce n’est donc pas une surprise si le Parti libéral du Canada a fait la manœuvre qu’il a fait, c’est-à-dire faire voter un amendement au code criminel par le pouvoir législatif bourgeois et ensuite chercher à… l’appliquer! Dans cette histoire, la confusion idéologique de l’ancienne ministre de la justice Jody Wilson-Raybould ainsi que les agissements risibles du Parti conservateur du Canada (qui semble guidé par les pires tacticiens de son histoire) sont venus affaiblir et mettre en danger le processus naturel que nous avons décrit plus haut et vers lequel tend inévitablement la production capitaliste! Il est à noter qu’aucun parti de l’opposition ne s’est prononcé explicitement contre les agissements du premier ministre sur le fond des choses. Les états-majors des autres partis bourgeois (NPD, Parti conservateur), comprenant sans doute très bien la nécessité de défendre (économiquement, légalement, etc.) les monopoles pour le capitalisme canadien, ont probablement conseillé à leurs députés de ré-enligner le tir sur la forme, en particulier sur le cafouillage et l’inexpérience de Justin Trudeau et de son cabinet. En fin de compte, il n’y a pas eu de crime nouveau, autre qu’une manœuvre s’inscrivant dans le fonctionnement le plus normal du capitalisme, avec les contradictions et le pourrissement qui lui sont inhérents.

Nous n’avons pas besoin d’une couche de confusion idéologique supplémentaire en nous demandant si le gouvernement gère de manière acceptable ou non les conséquences des actions des entreprises canadiennes et de leurs crimes à l’étranger, gouvernement qui n’est de toute façon rien d’autre qu’un appareil représentant les exploiteurs de la classe ouvrière canadienne et des peuples du monde. Pour faire la révolution, nous avons besoin d’une grande clarté de vue et de révélations politiques sur ce qu’est fondamentalement l’impérialisme, ce monstre parasitaire ayant ses racines dans la concurrence exacerbée et sans fin de la société bourgeoise et de la production capitaliste. C’est ce monstre que la révolution prolétarienne devra inévitablement vaincre!

SNC-Lavalin est l’enfant de la concentration du capital! Le club sélect des entreprises monopolistes canadiennes est le centre de la réaction au pays! L’État capitaliste canadien et le capital monopoliste sont les adversaires directs de la révolution!

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne